"Est-ce que la cigarette, ça donne des cancers à l'estomac ?" C'était hier soir. Elle me dit, sans me le dire, que tout dépend de mon terrain. Que la cigarette aggrave toutes sortes de cancers, à condition d'en avoir un. Ah. Me voilà libérée d'une angoisse tout à coup.
Moi qui fus capable d'engloutir 500 euros en deux jours (dans je ne sais quoi à vrai dire), je suis cynique. Je m'en fous, je m'en fous. Na. Cynique. Des lumières qui clignotent, des bruits de jetons qui ne tombent jamais pour nous. Des trucs qui glissent dans les cuvettes des toilettes, des cadeaux qui ont fait plaisir... Nous y voilà. Principe de plaisir. Caprice. Depuis une semaine, j'allume des cigarettes que je ne fume pas. Je tire et je n'aspire pas. Comme je le faisais dans cette maison à Koweït, quartier de Jabriya, celui des résidences d'ambassadeurs, des parents d'un pote aussi qui bossaient chez Thomson. Quartiers d'adultes en réception et de progénitures à l'abandon.
J'ai, quoi, 14 ans (il y a quinze ans, en somme), et je traîne avec Diane et Stéphanie. C'est le troisième trimestre de l'année scolaire. Mais pas tout à fait le bout puisque je traîne encore avec elles. On joue les cleptomanes. Isolées ou ensemble. Je dis qu'on y joue : ça m'est passé.
(Je vole encore un truc par an. L'an dernier un livre sur l'histoire de l'homosexualité. Une merde. Je l'ai ensuite laissé sur un scooter, comme à mon habitude. Si vous trouvez des bouquins sur vos véhicules, c'est moi. Cette année, j'ai pris une endive dans une épicerie. Je ne sais plus, elle a dit : « il nous manque une endive pour faire une salade ». L'endive était devant moi, y avait une queue terrible. Il faisait nuit. J'ai pris l'endive dans ma manche et je suis rentrée dans le magasin. De toute façon, la queue, on a dû la faire quand même pour autre chose. )
A cette époque, je rangeais mes trophées dans un tiroir. Les portes électroniques commençaient juste à flanquer les entrées. Dans les grandes surfaces d'abord. Mais là-bas, c'était encore le système de surveillance par caméra qui était utilisé. On volait n'importe quoi au début : des crayons, des sucettes, des lampes de poche, des bracelets, des radios. Certains du lycée volaient des tee-shirts dans les cabines d'essayage. Je trouvais ça naze. Mon boulot, c'était l'inutile. Fallait pas empiéter dans les plates bandes des gens pauvres qui volent pour bouffer. Je n'aurais jamais volé un poulet. Ensuite, c'est devenu plus ciblé : il me fallait des clopes. Ca faisait deux délits intéressants : le tabac et le vol. Elles devaient être assorties de tout le tintouin du crapoteur débutant : allumettes, déodorant et chewing-gums. On en avait plein les poches et on sortait du Sultan Center en se marrant comme des cons. Des connes, en l'occurence.
A Jabriya, devant chez Diane, il y avait une énorme villa abandonnée cause de guerre, très tentante du même coup pour des raisons purement historiques. Voire romantiques. Oh ! Il y avait peut-être des mines là-dedans, peu importe, nous on ne faisait que passer derrière des soldats irakiens. On voulait reconstituer la vie de la famille qui avait vécu là en suivant leurs traces. A l'extérieur, on les imaginait dans la piscine à double niveau, maintenant tapissée de feuilles d'acacia, gardés la nuit par deux chiens pourrissant au soleil dans les allées. On se fait des frayeurs. On est là. On est trois. Il y a des intrigues entre Diane et Stéphanie. Je perds Diane au profit de Stéphanie. Tant pis. On est encore là. On a volé ensemble à la bakala du coin et maintenant il faut consommer. Avant, on visite la maison. Quel dédale ! Je me souviens d'une salle de cinéma aux sièges de velours rouge maculés de boue. On y a trouvé quelques bobines de films, pas des Super 8, des 16 mm, des trucs de pros. J'en ai encore quelques centimètres chez moi. Un homme en marcel blanc en train de bouger les mains. Un Egyptien sans doute. On s'attendait à des trucs de cul. On a tout déroulé. En vain. Je me souviens surtout des étagères défoncées dans les chambres des enfants ; des jouets épars et des photos dispersées. Je n'ai pas pris de photos. Juste un livre. Un livre d'enfants, en anglais.
A chaque fois qu'on touchait un truc, il nous semblait déranger des esprits. Je pensais qu'on allait se faire enfermer là-dedans et violer toutes les trois, puis tuer. En vain.
On voit l'escalier qui descend à la cave. On n'y descend pas.
La visite s'achève, on se retrouve intactes sur le perron, à l'abri des regards de la rue. Et on crapote, et on crapote. On se tartine de chewing-gums, on s'arrose de déodorant tonalité "fleurs de la passion". Bref, on a des odeurs de putes. Et quand on s'asseoit dans les voitures parentales, on fait profil bas. On a volé n'importe quelles cigarettes, des trucs que je n'ai jamais fumé depuis : des longues, noires, des courtes, brunes, des à la menthe, des à la pêche, n'importe quoi.
Un jour, mon père a trouvé une clope cassée dans la poche de ma veste. Et mon histoire avec la cigarette s'arrêta net. Il a fallu attendre deux ans pour que je m'y remette, avec beaucoup plus de maturité et de volonté : ma fille, tu fumeras chaque jour une cigarette, en t'appliquant (oui, le mot est écrit sur mon journal de l'époque), c'est-à-dire en avalant, et tout ira bien. Je fumais à la fenêtre. Vers minuit. Il faisait chaud dehors. Froid dedans. Je prenais garde de bien tenir le rideau. J'ai encore sur la joue la sensation de frottement. Et la voix de mon père qui parfois lançait un : "qu'est-ce que tu fais ?"
Je m'affalais ensuite sur le lit avec la tête qui tournait : j'adorais ça !