jeudi 12 juillet 2007

chronique d'un échec

Pour reprendre l'écriture. J'écoute un vieux disque de Pulp, acheté récemment cependant. C'est tout à coup un miracle cette musique, ici, chez elle. Si cette année j'ai eu le sentiment de me perdre, c'est aussi parce que je n'étais pas chez moi. J'habitais "chez quelqu'un". Maintenant, je vais pouvoir dire, avec délices : "chez moi", "chez nous", coller un carton avec mon nom sur la boîte et remplir les petites cases administratives des lettres de son adresse. Quel symbole !
Première année terminée. Barème : 1.33. Echelon 3. 2 élèves sur 21 n'ont pas su lire à la fin de l'année. L'un d'origine égyptienne, l'autre portugaise. Je voudrais parler de la seconde. Ma douleur, mon obsession perverse.
Elle nous a fait des frayeurs vers la fin de l'année. Dans les couloirs, on la montrait d'un signe de menton et on ne savait plus que dire : elle, elle m'inquiète. Lors d'une réunion informelle, nous avons tenté de mettre bout à bout tout ce que nous avions remarqué sur cette élève : la directrice, la psychologue, l'assistante sociale et moi. De nombreuses suppositions ont fusé à partir, notamment, des dessins que je leur décrivais, mal à l'aise dans ce rôle (où commence l'interprétation, où commencent la rumeur et le mensonge ?). Le papa qui joue au cheval avec son bébé et l'envoie sur un nuage. La maman qui explique des choses à son bébé la nuit pendant que le papa dort. Malaise.
Je raconte.
Quand un jour, je la vois avec un sac plastique sur la tête, je lui demande, après une énorme colère destinée davantage aux autres qu'à elle, et à moi qu'à elle, car son geste m'a paralysée, de dessiner le monde sans elle, quand elle serait morte. Elle comprend mal ma consigne et se dessine, morte, le sac plastique sur la tête. Massive et grise de graphite, portant une robe minuscule (comprenez bien : une robe qui ne la couvre pas et d'où son corps dépasse de part et d'autre), elle arbore un coeur noir.
J'ajoute également des faits observés : le jour où elle a aboyé vingt minutes durant en revenant de la piscine, le jour où elle a gardé un autocollant sur la bouche pendant toute une séance d'arts plastiques, les nombreuses récréations qu'elle passe à quatre pattes, imitant le chien. Sa façon d'être paumée dans le temps. La façon dont elle est habillée, la minijupe de jeans de l'été précédent laissant apparaître la culotte. La tête me tournait. Je me disais : sommes-nous orientés là, maintenant, dans cette discussion ? Je me disais : ça tient à rien, de dire des conneries. Peut-être la vérité a-t-elle été énoncée d'une voix hésitante ce jour-là. Et personne n'a perçu qu'enfin on la tenait. Que c'était là le fin mot de l'histoire. Cette élève avait selon les tests toutes les capacités pour entrer dans la lecture. Pourtant elle s'est refermée, lisant par à-coups. Ecrivant avec des doigts d'éléphant, lettre par lettre, les consignes, n'y comprenant rien.
Je l'ai détestée de me prendre la tête. Je l'ai détestée d'investir mes nuits ou de prolonger mes insomnies. Je me suis détestée de cette détestation. Je me suis dit : je n'ai jamais détesté à ce point et je le fais pour une petite fille. Pour me dégager de cette haine, je l'ai littéralement laissé tomber, cette fille. Je l'ai niée. Plus de bienveillance, plus de réserve de raison pour cela. Plus de coeur à cela. Je me suis raccrochée au mot de fatalité. Atavisme. Naturalisme. Zola. Sélection naturelle. Merde.
Et le travail avec les services socio-éducatifs a porté ses fruits. Un jour, j'ai crié miracle. J'ai recommencé à percevoir les efforts. J'ai repris espoir et bienveillance. J'y croyais à nouveau. Je ne la détestais plus. Elle remontait la pente. Je suivais le mouvement. Je la félicitais pour ses bafouilles. Je la voyais faire des trucs insensés, des trucs que je ne croyais pas qu'elle savait faire. Je la regardais vraiment comme les autres, mais avec plus d'espoir encore. Je croisais les autres et je leur disais, d'un signe de main en avion qui décolle : elle démarre, ça y est, elle démarre ! Le sourire aux lèvres. En ce moment, très bien. Ca va très bien.
Puis, la situation à la maison empirant, j'ai vu la petite fille se refermer à nouveau. Un mur, un rocher gluant, une voix aussi stridente que geignarde, zozotante, un intérêt gluant pour les créatures télévisées, une tendance à l'appropriation perfide des biens d'autrui, des couleurs guimauves dégueulasses, cette jupe que je baissais de temps en temps sur le haut de ses cuisses, pour la protéger et elle de dire : mais maintenant y a ma culotte qui descend, ses paupières lourdes dès 9h du matin, le pouce dans la bouche, n'ouvrant les yeux qu'aux mots de "cheval", "chien", "poney", les cheveux frisés en boule diffuse, se répartissant en nuages épais et cotonneux de chaque côté de son visage et qui provoquaient chez moi une irrésistible envie de me gratter les joues dès que je me penchais pour l'aider, une irrésistible envie d'en faire une queue de cheval, ce que j'ai fait un jour d'ailleurs, et puis l'élastique n'est pas revenu et elle s'est présentée le lendemain avec cette même barbe à papa sur la tête.
J'en ai parlé. On a rigolé autour de moi. On m'a dit : en plus, c'est terrible, parce que non seulement elle est bête et chiante, mais en plus elle est moche, ça donne pas envie de l'aider. Non, ce n'est pas non plus ce que je voulais dire. Ce que je voulais dire, c'est... Tu vois, quand tu vas chercher des coquillages et que tu dois marcher sur des écueils couverts de mousse et d'algues pourries, ben elle c'est ça, c'est un truc comme ça pour moi, je glisse, je glisse, je glisse. J'ai l'impression d'avoir fait ce que je pouvais, mais je ne peux plus. Je n'ai pas de point de raccord avec elle. Je n'arrive pas à l'atteindre, je n'arrive pas à la toucher. Ca me fait ça avec tous les dépressifs, remarque. C'est mon échec à moi. C'est mon échec de cette année. On m'a répondu, calmement, avec bienveillance et sagesse : c'est normal, c'est ta première année, mais tu verras, après tu t'accoutumes. J'ai dit peut-être bien.

Aucun commentaire: